En discutant avec des enseignants du supérieur, je constate régulièrement que la croyance selon laquelle la théorie doit toujours précéder la pratique est encore fortement ancrée dans les pratiques enseignantes. Certains enseignants, et ils sont encore trop nombreux, pensent qu’il est préférable de donner des éléments théoriques avant de passer à des exercices pratiques. Le message véhiculé aux étudiants s’apparente alors au type d’injonction suivant :’ écoutez-moi, comprenez et ensuite à vous de jouer !’

A la fin des années nonante, Jacques Tardiff présente sa théorie de l’enseignement stratégique qui dit exactement le contraire en 3 étapes successives : contextualisation, dé-contextualisation et re-contextualisation, ou en d’autres termes, commencez par des exemples pratiques, extrayez-en la théorie et retournez à la pratique. Regardons un peu plus en détail à quoi correspondent ces trois étapes.

  1. La contextualisation: cette première étape permet de comprendre à quoi sert un nouvel enseignement et à lui donner du sens. il est essentiel que l’enseignant mette en contexte les nouveaux apprentissages visés car les étudiants peuvent d’autant mieux s’approprier un nouvel apprentissage lorsqu’ils peuvent le contextualiser. Dans le cadre d’un cours de marketing sur la théorie du positionnement de produits, cela revient à poser une question qui interpelle les étudiants sur leur propre mode de consommation :’qui parmi vous a des baskets Nike ? pourquoi avez-vous payé cher pour un produit que vous pouvez trouver nettement meilleur marché ailleurs, par exemple à la Migros ?’
  2. La dé-contextualisation : cette deuxième étape est celle de la conception et de l’apport de la théorie. La dé-contextualisation est le processus par lequel l’étudiant extrait le nouvel apprentissage de son contexte initial, afin de les considérer à l’état pur. Cette phase demande un travail métacognitif ( de réflexion) de la part de l’étudiant qui va en quelque sorte l’aider à prendre conscience des apprentissages qu’il a emmagasinés. Dans notre exemple, c’est ici qu’interviendront les notions théoriques sur le positionnement de produits.
  3. La re-contextualisation : dans cette dernière étape, le rôle de l’enseignant consiste à soutenir la prise de conscience et la capacité de l’étudiant à transférer ou re-contextualiser les nouveaux apprentissages acquis. A ce stade, l’étudiant a intégré les apprentissages et peut les transférer dans de nouvelles situations même complexes. Dans l’exemple cité précédemment, on pourrait imaginer que les étudiants expliquent la théorie du positionnement de produit en la transférant dans un autre contexte, le monde automobile par exemple.

Ce modèle d’enseignement stratégique (Tardiff 1999), présenté de manière simplifiée ici, est convaincant et suscite assez facilement une forme d’adhésion chez les enseignants à qui il est présenté. Une philosophie d’enseignement inspirée de ce modèle stratégique repose sur une approche centrée sur l’expérience d’apprentissage et non plus le transfert de connaissances. La conclusion de ce post revient à Tardiff lui-même : « une connaissance n’est véritablement appropriée que quand elle est devenue, elle-même, un outil pour en acquérir un autre. »

TARDIF Jacques, Le transfert des apprentissages, Editions logiques, Montréal, 1999.