Archives mensuelles : avril 2016

Tête – Coeur – Esprit

Aligner la tête, le cœur et l’esprit pour réussir sa vie professionnelle et personnelle, est-ce possible? S’agit-il d’une vision ésotérique de quelques professeurs éclairés un peu idéalistes et surtout un peu fous? Il n’y a pas si longtemps que cela j’aurais probablement répondu par l’affirmative, le monde change et les perceptions aussi, le monde économique prend conscience de la nécessité de tenir compte de compétences-clé liées à la personnalité pour préparer les étudiants d’aujourd’hui au monde de demain. Quelle joie de découvrir le rapport ‘New vison for Education’ du dernier Forum Mondial Economique de Davos (WEF) sur l’éducation. En effet, celui-ci met en lumière la nécessité d’ériger l’émotion au niveau de compétence-clé et de l’intégrer au cursus d’apprentissage pour permettre aux étudiants d’aujourd’hui de réussir dans le monde de demain.

Aux connaissances de fonds (comprenez les sciences, la littérature ou encore le civisme), s’ajoutent un savoir-agir face à la complexité du monde et des compétences personnelles d’adaptabilité et de leadership, notamment la capacité à devenir entrepreneur de soi-même. Maîtriser les connaissances ne suffit plus, et le monde académique est en train de prendre conscience de la nécessité de créer des expériences d’apprentissage ayant pour objectif pédagogique le développement de l’esprit critique,  de la créativité ou encore d’un état d’esprit collaboratif. A ces compétences-clé, s’en ajoutent désormais d’autres ayant trait à la personnalité et du ressort de la curiosité, de l’esprit d’initiative et de la persistance. Le WEF a ainsi défini trois piliers fondateurs de l’expérience d’apprentissage des étudiants dans une perspective de long life learning, c’est-à-dire d’apprentissage tout au long de la vie :

  • La tête. Les fondations pour agir au quotidien :littérature, mathématiques, sciences, technologies de l’information et de la communication, finance, multiculturalité et civisme.
  • L’esprit. Un savoir-agir pour aborder la complexité du monde: résolution de problème, esprit critique, créativité, communication et collaboration.
  • Le cœur. Une personnalité pour s’adapter à un monde en changement :l’empathie, la bienveillance, la curiosité, l’initiative, la persistance, l’adaptabilité, le leadership et la conscience sociale et culturelle.

Selon le WEF, les compétences socio-émotionnelles, acronyme anglais SEL, Social-Emotional-Learning, sont critiques pour réussir dans le monde de demain. et le monde académique a la responsabilité de créer des occasions d’apprendre pour les développer.

Selon moi, au cœur de ces compétences nouvellement identifiées comme partie prenante du cursus d’apprentissage, se trouvent l’empathie et la bienveillance. Un enseignement bienveillant et empathique crée des occasions d’apprendre tout en se trompant, en errant, en tâtonnant sans avoir peur de se tromper ou de paraître bête. L’expérience d’apprentissage se transforme en un lieu de questionnement, de déconstruction de croyances ou fausses idées et de construction en profondeur d’un savoir vivant. Selon moi, il est du devoir de l’enseignant de créer un climat d’apprentissage sécurisé dans lequel le questionnement, la curiosité, l’autonomie et les controverses sont de la  partie. Donner le droit à l’erreur, voire l’encourager, c’est favoriser les compétences de persistance et d’initiative tout en développant l’empathie et la bienveillance. Cela revient aussi à développer l’esprit d’entrepreneur de soi pour mieux devenir un possible entrepreneur des autres.

Merci à l’économie de se mêler de la question éducative de l’enseignement supérieur ! Les acteurs de l’éducation et de l’économie mondiale reconnaissent que notre monde est VUCA, c’est-à-dire volatile, incertain, complexe et ambigu, et qu’il devient urgent de former nos étudiants à comprendre le monde qui nous entoure tout en alignant le cœur et l’esprit, ce que les ordinateurs les plus performants ne seront jamais capables de faire !

http://www3.weforum.org/docs/WEF_New_Vision_for_Education.pdf

 

 

Les erreurs sont des occasions d’apprendre

Le monde professionnel des enseignants, comme celui des médecins d’ailleurs, ne tolère pas l’erreur et la condamne. Contrairement au monde de l’aviation qui pratique ouvertement la culture de l’erreur et surtout du partage des erreurs afin d’éviter que celles-ci ne se repèrent, le monde de l’éducation a l’erreur en horreur dès les premiers pas scolaires. Quel écolier n’a pas reçu un devoir ou travail avec des biffures rouges ?

A l’opposé, il y a des chefs d’entreprise éclairés, tel Jean-Claude Biver, qui encouragent les discussions autour des erreurs en valorisant celles qui ont apporté la plus grande connaissance, le plus fort enrichissement, une sorte de hit-parade de la meilleure erreur afin d’identifier celle qui a été la plus utile pour progresser. En y réfléchissant, j’ai repensé aux erreurs que j’ai commises dans ma vie d’enseignante. Il y a celles que j’ai cachées, car j’en ai eu honte, il y a eu des erreurs qui ne m’ont rien appris et d’autres qui au contraire m’ont enrichie. Et puis, il y a celles que je partage avec mes collègues et mes étudiants, celles que j’utilise pour accompagner le développement professionnel dans le cadre du conseil pédagogique. Discuter ouvertement de ses erreurs en tant qu’enseignante expérimentée m’a permis de réaliser un changement de perception de ce qu’est l’erreur non seulement du côté des enseignants mais également de celui des étudiants. En effet, j’ai pu observer que les enseignants qui apprenaient de leurs erreurs encourageaient leurs étudiants à faire de même. Le vrai problème est que les erreurs sont trop peu exploitées comme des réelles opportunités d’apprendre, car souvent reliées à un sentiment émotionnel de honte ou d’impuissance chez ceux qui les commettent. Dès les premiers cours, j’ai pour habitude de dire à mes étudiants que leurs erreurs sont non seulement bienvenues mais utiles, car elles nous permettent d’avancer dans le chemin de l’apprentissage. Je dis également que les étudiants qui ne se trompent jamais n’ont rien à faire dans mon cours car selon moi soit ils sont trop experts soit ils ne prennent pas de risques, et ne peuvent donc pas progresser. En posant le cadre, j’essaie tout simplement de leur dire que leur apprentissage passe par des faux pas, des tâtonnements, des hésitations et des doutes qui sont bienvenus dans mon enseignement. En fait, il s’agit tout simplement de créer un environnement sécurisé dans lequel mes étudiants n’ont pas peur de se tromper. Voici trois conseils qui me paraissent utiles pour créer un climat d’apprentissage fertile et sécurisé.

  • Il ne suffit pas de souligner une erreur, dire que c’est faux sans donner des clés pour comprendre pourquoi un raisonnement est erroné et comment le corriger. Tout l’art d’un bon feedback réside dans la capacité que l’enseignant a de donner la canne à pêche plutôt que le poisson. On apprend en réfléchissant sur ses erreurs, et lorsqu’une erreur est comprise, on ne la commet en général plus.
  • Créer un climat dans lequel les étudiants perçoivent les erreurs comme des opportunités d’apprentissage et des bases de discussion. Enseigner n’est-il pas tout simplement donner des occasions d’apprendre grâce à ses erreurs ?
  • Veiller à accueillir les erreurs en classe de manière positive. Eviter de manifester un agacement ou une lassitude ou de dire une phrase du genre ‘non, c’est faux, quelqu’un d’autre peut-il l’aider ?’. Demandez plutôt à l’étudiant d’expliquer pourquoi il pense ainsi et s’il peut donner un exemple. Parfois, il peut être intéressant de demander à l’étudiant quelle serait la question qu’il poserait pour obtenir sa réponse (erronée). Je suis toujours très triste de lire des commentaires d’étudiants dans des évaluations d’enseignement qui mettent en lumière leur peur de s’exposer en classe pour ne pas prendre le risque de paraître ‘bête’ aux yeux de leur enseignant ou de leurs collègues.

Il me semble urgent de valoriser les erreurs comme des opportunités d’apprentissage, apprendre signifie avoir le courage d’examiner les erreurs que les enseignants peuvent faire parfois et surtout encourager les étudiants à réfléchir de manière à ne pas avoir peur d’exposer leurs idées, leurs raisonnements et cela surtout s’ils sont faux. Les erreurs servent à apprendre, à construire un savoir vivant et à se sentir bien en tant qu’être humain sur le chemin de la progression.

Bain, K. (2004). What the best college teachers do. Cambridge, Mass.: Harvard University Press.