Archives mensuelles : juillet 2015

Mon école rêvée en 3 points

shutterstock_138321815

En cette période de trêve académique, je laisse mon esprit vagabonder et se mettre à rêver. Le fil de mes pensées aboutit toujours au même rêve chaque été depuis plusieurs années ! D’année en année, ce rêve devient plus consistant, mieux étayé et davantage structuré. Je me surprends parfois à rêver éveillée et à croire que mon rêve deviendra réalité. J’ai le rêve d’une école différente, unique et engageante. Mon école serait la première à proposer des formations différentes sur mesure, des horaires adaptés aux besoins physiologiques, des lieux de travail accueillants et stimulants et des programmes qui mettent au centre le savoir-être plutôt que le savoir tout court…

Dans notre monde de plus en plus complexe, il faut préparer nos étudiants d’aujourd’hui à être capables d’affronter des situations et des problèmes qui n’existent pas encore aujourd’hui. Mon école rêvée préparerait les étudiants à relever ce défi. Je rêve d’une école qui aurait pour but d’amener les étudiants à apprendre et à s’exercer dans les trois domaines suivants :

1) Le leadership de soi et le leadership des autres : apprendre à se connaître, apprendre à déjouer ses saboteurs et à démarrer ses moteurs. Comprendre et intégrer ce que le Dalai Lama appelle les trois R de la vie (Bstan *dzin rgya & Hopkins, 2006). Le respect de soi, le respect des autres et la responsabilité pour chacun de ses actes. Le leadership de soi est une compétence fondamentale à mes yeux pour conduire sa vie harmonieusement et prendre la responsabilité de ses choix et de ses actes pour avoir une influence positive sur son environnement. Pour être un leader des autres, il faut commencer par apprendre à se connaître et à se respecter.

2) La métacognition: Ce qui distingue l’être humain des autres mammifères est la métacognition, c’est-à-dire sa capacité à réfléchir sur ses processus mentaux. John Dewey le disait déjà au siècle dernier, on n’apprend pas de ses expériences mais en réfléchissant à ce que l’on a fait et ainsi comprendre comment notre cerveau fonctionne.  Enseigner aux étudiants à observer leurs pensées, sans les juger, et à les accepter comme un flux ininterrompu de leur activité cérébrale. Les amener à prendre de la distance avec leurs processus mentaux pour mieux les comprendre et mieux se connaître. Mon école rêvée cherchera les chemins pour amener les étudiants à développer efficacement leur propre métacognition, afin de les aider à exploiter les capacités de leur cerveau de manière consciente et leur donner les outils pour décoder leurs potentiels. Mon école rêvé réfléchira à la manière de les amener à prendre conscience de la puissance de la métacognition dans le développement de leurs compétences.

3) La méditation comme outil pédagogique pour augmenter la réussite: mon école rêvée aura comme discipline fondamentale la méditation, ce moment pour soi dans lequel on ne peut pas tricher avec soi-même. Ce moment cadeau qui nous recentre sur nous-mêmes et met de la distance avec les problèmes quotidiens pour mieux les appréhender. La méditation comme discipline de base, chaque matin, et pourquoi pas en fin de journée aussi. Apprendre à vivre quotidiennement ces moments de paix de l’âme, dans lesquelles la musique de la respiration soutient le corps tout entier. La méditation comme valeur refuge mais aussi comme arme pour combattre anxiété, dépression et colère qui peuvent jalonner le chemin de toute vie.

Dans mon école rêvée, les étudiants seront leurs propres maîtres et devront intégrer les matières étudiées de manière à être capables de les expliquer à autrui. Ils devront être capables d’expliquer pourquoi ils ont développé un raisonnement et comment ils y sont parvenus et cela dans plusieurs langues. Pas de régurgitage, l’accès à internet sera possible à tout moment, on y évaluera la preuve de la compréhension et la qualité de la réflexion. Une école qui ne casserait pas les personnes mais au contraire les éveillerait à une meilleure connaissance de soi, de son fonctionnement, de son potentiel et de ses compétences. J’aime me raconter que mon école rêvée deviendra un jour réalité !

Bstan *dzin rgya, m., & Hopkins, J. (2006). How to see yourself as you really are (1st Atria Books hardcover ed.). New York: Atria Books.

Entendre la forêt qui pousse

‘Un arbre qui tombe fait plus de bruit que toute une forêt qui pousse’. Cette phrase de Christiane Singer (2003) met en lumière un constat vieux comme le monde: on a trop souvent tendance à accorder plus d’importance à ce qui va mal plutôt qu’à ce qui va bien. Cette observation se vérifie également dans un cursus d’études, et cela dès les débuts de la scolarité obligatoire. J’en reviens toujours au traumatisme de la biffure en rouge sur la copie de l’élève, ce trait rouge symbolise pour moi l’hymne à la faute, au manquement, à la mauvaise conception et aux fausses idées. J’ai toujours abhorré l’usage de la couleur rouge dans mes corrections. Pour moi, c’est la couleur du sang et biffer l’erreur en rouge revient à célébrer intentionnellement  une blessure à vif dans un texte ou une production d’étudiant. Pour cette raison, j’ai dès mes débuts d’enseignante choisi le vert, le rose ou le violet pour adoucir le ton et la forme de mes corrections. Dans notre société judéo-chrétienne, l’hymne à l’erreur est bien ancré et a fait des dégâts chez des générations d’apprenants. Mettre en évidence ce qui ne va pas, c’est instiller la larve du manque d’estime de soi et c’est favoriser le manque de confiance en soi dès le plus jeune âge, soit l’inverse de ce que l’éducation devrait apporter. Bien pratiquer le feedback est une des clés pour contrecarrer cet état de fait.

Alors comment pratiquer l’art du feedback efficacement ? Hélas, je suis atterrée de constater que bien trop souvent  les enseignants ne savent pas donner du feedback de manière constructive à leurs étudiants. Un feedback utile à l’apprenant s’appuie sur trois  principes fondamentaux:

1) Commencer par dire le positif de la production d’un étudiant, il est toujours possible d’en trouver même dans des travaux de faible qualité

2) Discuter avec l’étudiant de ce qui doit être corrigé, amélioré, révisé et pourquoi cela fait du sens dans son expérience d’apprentissage et pour son futur

3) Faire un pont vers le futur, en d’autres termes identifier l’objectif d’amélioration visé et définir avec l’étudiant les étapes pour y parvenir

Observer la forêt qui pousse, pour reprendre les termes de Singer, c’est mettre en lumière la lente construction d’un savoir solide et bien vivant, c’est aussi donner à l’étudiant un sentiment d’efficacité et de compétence qui sont la base de la motivation d’apprentissage. Dans une classe inversée, le temps libéré par l’externalisation des savoirs donne la possibilité à l’enseignant d’accompagner les étudiants de manière beaucoup plus individuelle et attentive, et donc de prendre le temps de peaufiner des feedbacks constructifs et positifs qui favorisent confiance en soi et sentiment d’auto-efficacité si chers à Deci et Ryan dans leur théorie de la motivation (2002).

La configuration de la classe inversée permet de passer davantage de temps avec les étudiants pendant les cours pendant les activités complexes en présentiel qui mobilisent les fonctions cognitives supérieures ; il est dès lors essentiel pour l’enseignant de trouver des activités qui font du sens et qui engagent les étudiants dans une expérience d’apprentissage en profondeur. Dans un contexte de pédagogie inversée, l’enseignant devient un allié, un partenaire un accompagnateur et n’est plus le détenteur du stylo rouge tout-puissant. Au lieu de mettre à vif les erreurs en rouge sang, l’enseignant a la possibilité de prendre le temps de consolider le positif, de reconnaître les arbres qui poussent et d’accorder moins de temps et d’énergie à ceux qui tombent.

Après deux années d’enseignement en mode pédagogie inversée, j’ai vraiment le sentiment d’’avoir appris encore plus à voir la forêt qui pousse plutôt que l’arbre qui tombe, j’ai même parfois la jubilation intérieure de penser que depuis que j’accorde mon attention aux arbres qui poussent pendant mon cours, il y en a moins qui tombent !

‘Où cours-tu? Ne sais-tu pas que le ciel est en toi?’  Christiane Singer (2003)

Poetic Faculty

I won’t refer to academic writing today, but I’ll rather write about a phenomenon I observed and called: ‘Poetic Faculty’. I’ve just spent a week with other educational developers to train faculty from France, Belgium, Switerland and Québec on team-based teaching. During an activity about teaching scenarios, I happened to work with a faculty member who inspired this post. But what exactly does poetry and faculty refer to? Professor calculus? Teaching through rhymes and verses ? Artistic faculty ? Extra-terrestrial faculty? None of these, but more precisely a professor of architecture, teaching building materials in a specific course with technical learning outcomes. What struck me in his scenario was an additional learning outcome on poetry. I asked him to explain to me in what way technic and poetry are involved. In his opinion, poetry is a fundamental skill in his teaching and he assesses it through three criteria: aesthetic, well-being and sustainability. Visual harmony and proportionality are vital in an urban landscape for instance. Well-being should be behind the philosophy of any construction in order to let people in and out of the building live a positive experience. Sustainability is essential to promote long life buildings which will maintain both aesthetic and well-being principles in the future.
I highly appreciate the bonding between technical aspects and architectural poetry and I wonder how I can promote such an inspiring mindset in professional faculty development as I am convinced about the importance of poetry in a world where consumerism, competition and materialism become core values. In my opinion, such a philosophy includes the teaching of paradoxes, controversies and ambiguities and is relevant in any field. I liked the example of the above-mentioned faculty member who includes formative assessment of such intangible skills.
Poetry faculty teach from the bottom of their heart in order to let students become aware of possible stakes in their fields:
• between technicity and aesthetic boundaries
• between touchable and untouchable elements
• between business and ethics
• between pragmatism and emotions
I strongly believe that faculty can and even should go beyond the boundaries of their subject and its learning outcomes in order to share the intimacy of core values and emotions with students. Such generosity fosters students to experience deep learning and emotional dimensions. Poetry faculty teach form their heart and have the courage to teach openly and sincerely to engage students to experience their own feelings and hearts. Assessing the poetic dimension in one’s teaching goes into the direction of St Exupéry’s little Prince and teach students to see things with their hearts rather than their eyes.
To read again and again: Le Petit Prince d’Antoine de St-Exupéry

Enseignant Poète

poète

Dans mon billet de ce jour, pas de référence académique particulière mais une observation autour d’une posture que j’appellerai l’enseignant-poète. Dans le cadre d’une semaine de développement professionnel, j’ai accompagné, avec d’autres formateurs, des enseignants du supérieur de la francophonie à réfléchir autour de la notion de l’enseignement en groupes comme levier d’apprentissage. Lors d’un exercice de scénarisation pédagogique, j’ai découvert le travail de l’entre d’entre eux qui m’a inspiré cette réflexion au sujet de la posture de l’enseignant-poète. Mais que peut-il bien se cacher derrière cette appellation ? Un professeur tournesol ? Un enseignant prêt à déclamer son cours en rimes et en vers ? Un artiste ? Un écrivain ? Un extra-terrestre ? Rien de tout cela rassurez-vous, l’enseignant qui a inspiré ce billet est un enseignant comme beaucoup d’autres, professeur d’université en architecture, mais il pourrait l’être en ingénierie ou en physique. En plus d’enseigner les structures des bâtiments et de viser des compétences techniques comme objectifs d’apprentissage, cet enseignant a inclus une compétence supplémentaire : celle de la poésie. A ses yeux, il s’agit d’une compétence fondamentale que les étudiants doivent maîtriser pour devenir architectes. Comment évaluer l’atteinte de cet objectif d’apprentissage plutôt abstrait et subjectif ? Les critères qu’il a construits sont au nombre de trois, l’esthétique, le bien-être et la soutenabilité. L’esthétique pour donner du sens au paysage visuel et s’approprier les perceptions d’harmonie et de proportionnalité dans un paysage urbain par exemple. Le bien-être parce que toute construction devrait être rêvée, conçue et réalisée pour que ses occupants, ses utilisateurs et ses riverains en retirent une expérience positive et s’y sentent bien. La soutenabilité pour créer des bâtiments pérennes qui maintiendront leurs qualités esthétiques et de bien-être pour les générations futures.

J’ai aimé ce rapprochement entre technicité et poésie et je me suis demandé comment inclure cette dimension dans le développement professionnel des enseignants du supérieur. Je suis convaincue de l’importance à accorder à la poésie dans un monde où la concurrence, le matérialisme et la compétitivité sont des moteurs toujours plus puissants. A mes yeux, il s’agit d’une philosophie holistique qui englobe les paradoxes, ls controverses et les ambivalences d’un domaine d’enseignement dans sa complexité. J’aime ce profil d’enseignant-poète qui inclut dans son enseignement une dimension d’un autre ordre pour ses étudiants et va jusqu’à  construire une évaluation formative corrélée.

Enseigner la poésie de son domaine, c’est transmettre avec son cœur et amener les étudiants à prendre conscience des enjeux contradictoires et des controverses qu’il peut y avoir:

  • entre technique et esthétique,
  • entre tangible et intangible,
  • entre objectivité et subjectivité,
  • entre finance et éthique,
  • entre pragmatisme et émotions

A mes yeux, un enseignant-poète dépasse le cadre de sa fiche de cours et des objectifs d’apprentissage pour inclure un partage personnel presque intime qui met en lumière la dimension émotionnelle d’un champ disciplinaire. Une telle générosité engage les étudiants dans une expérience d’apprentissage en profondeur en leur inculquant la dimension émotionnelle de leur futur métier. Un enseignant-poète est dans son cœur, il a le courage de dépasser son savoir académique et de s’exposer en mettant en lumière ses valeurs et ses émotions afin de les partager avec ses étudiants et les engager à entrer dans leur propre ressenti et dans leurs cœurs. Evaluer la poésie dans un domaine c’est un peu aller dans le sens du Petit Prince de St-Exupéry et enseigner aux étudiants à voir avec le cœur plutôt qu’avec les yeux !

A lire et à relire, encore et toujours : Le Petit Prince d’Antoine de St-Exupéry